Promenade nocturne à Paris

Les sculptures de renard et de sanglier ont été créées pendant la résidence de deux mois de l’auteur à la Cité internationale des arts à Paris. La série de photographies documente les installations éphémères des sculptures dans un espace urbain réel, prises lors d’une promenade nocturne. Les photographies ne sont pas des photomontages, mais une capture d’interventions physiques dans l’espace urbain. Le projet s’appuie sur le concept de synanthropie, présence d’animaux en ville, et la question de la visibilité de ces êtres vivants qui dérogent à l'ordre établi.

Nous percevons Paris comme l’une des villes les plus impressionnantes, maintes fois décrite et thématisée, d’où jaillit depuis longtemps les courants artistiques, littéraires, architecturaux et politiques les plus significatifs. Ce qui est moins évident, c'est que Paris est conçue comme une ville qui, par sa forme même, accueille immédiatement le visiteur. Le ciel y est toujours visible, jamais occulté ni par les câbles ni par les panneaux publicitaires. L’architecture est homogène et rares sont les éléments perturbateurs qui interrompraient le champ visuel. Par son immensité et ses possibilités, la ville permet l’existence d’un large éventail de phénomènes qui, pour les visiteurs comme pour les habitants, se dévoilent au fil du temps couche après couche et, à travers de petites insertions dans la vie quotidienne, coécrivent l’histoire de la ville. Les potelets parisiens – objet que Marijan Mirt a déjà thématisé dans sa pratique sculpturale – se fondent également de manière subtile dans leur environnement, tout en illustrant sa soumission au changement. Toute immersion dans un nouvel environnement peut éveiller une perception lucide, nous incitant à regarder en arrière, vers d’anciens nouveaux commencements, et à observer l’émergence de la nostalgie, qui dessine notre position face aux mouvements de la vie. Parmi les incarnations des notions d’inclusion, d’appartenance, de distinction et de non-appartenance, il n’existe entre elles que de fines frontières que l’on peut sans cesse franchir au gré des changements, surtout lorsque l’on a un aperçu dans le passé personnel des lieux et modes de vie différents. La perception empathique du cours de la vie de l'Autre est amplifiée et rendue possible par nos propres expériences, qui s’entrelacent avec le simple acte d’observation. Lors de chacun de ses séjours à Paris, l’artiste s’est principalement consacré aux déviations de l’ordre établi de la ville, déviations qu’il percevait intensément à travers le prisme de la métaphore, en contraste avec l’ordre urbain. Si le petit potelet tordu (De Rien) représente la complexité de l’être d’un étranger dans un environnement urbain culturellement saturé, cette fois, ce sont les sculptures d’animaux sauvages, placées dans un environnement urbain, qui interrogent la perception habituelle de Paris et des villes en général. L’exploration de la coexistence entre les animaux sauvages et l’environnement urbain fonctionne comme une métaphore pour des groupes marginalisés de toutes sortes, qui cherchent des façons de s’intégrer. Les animaux ne sont pas seulement une métaphore car la cohabitation entre les différentes espèces d’animaux peut être observée dans pratiquement toutes les villes, d’autant plus là où leur environnement naturel est drastiquement réduit.

 

Les animaux et les plantes qui coexistent dans des environnements habités sans y être élevés ou cultivés sont appelés des espèces synanthropes. Tandis que nous acceptons certains animaux comme faisant partie de l’environnement urbain (canards, cygnes, écureuils…), nous en percevons d’autres comme dérangeants et indésirables (rats, sangliers, renards…). Cela témoigne d’un cruel besoin humain d’établir une hiérarchie en tout lieu. L'écologie urbaine, un domaine qui étudie l'interaction entre humains, plantes et animaux dans les zones urbaines, souligne que les milieux urbains sont aussi le lieu de processus écologiques réciproques constants. La biodiversité est inévitable et ne peut pas exister uniquement comme un phénomène spécifique à un lieu, adapté aux désirs et au confort de l’homme, et il en va de même pour toute autre forme de diversité. L’anthropocentrisme est toujours un concept empreint d’une grande hypocrisie. Tout comme le fait de louer la biodiversité seulement quand celle-ci ne nous pose pas de soucis, l’anthropocentrisme révèle une distinction interne entre certains êtres humains qui peuvent se considérer comme supérieurs à la nature et ceux qui sont traités d’une manière plus proche des espèces animales dites envahissantes. Le contraste et l’étrangeté du phénomène des espèces synanthropes se manifestent avec une intensité particulière dans une ville visuellement aussi ordonnée comme Paris. Il est encore plus fascinant de constater que ces animaux – tout comme les groupes marginalisés – deviennent rapidement invisibles pour la majorité des habitants, alors même qu’ils participent activement, de manière décisive et continue, à la co-formation de la ville. La ville est profondément transformée par leurs mouvements, leur habitation est souvent cachée aux yeux de la foule et de la vie qui se déroule devant l’évident. Il en va de même pour les personnes qui, dans la ville, cherchent une position stable, surmontent des obstacles et créent des histoires souvent ignorées, conditionnées par une adaptabilité et une persévérance que nous pouvons également associer au renard. Les immigrés, les sans-abris et aussi les artistes sont par exemple souvent perçus comme des éléments perturbateurs et inutiles du système et pourtant ils représentent des facteurs indispensables pour révéler l’état réel de l’ordre social, de la sécurité et du progrès. Les groupes marginalisés, ainsi que les individus singuliers et non conventionnels, par des petits gestes, tendent un miroir à la ville, même si leur énergie se concentre avant tout sur leur propre survie et la réaffirmation constante de l’importance de leur existence.

 

En installant ces sculptures réalistes dans divers lieux d'un Paris nocturne et vidé, l'artiste se positionne en flâneur : le promeneur urbain baudelairien, fondu dans la foule, mais mentalement détaché du courant de la société établie, apte à observer sans contraintes et avec clairvoyance le monde qui l’entoure et à l’interpréter avec créativité. C'est précisément en raison de sa position d'étranger et de créateur qu'il a peut-être perçu avec plus d'acuité la véritable image de Paris et remarqué ses habitants animaliers non officiels, qu'il a commencé à percevoir comme un puissant symbole d'altérité et d'éviction. Les sculptures du renard et du sanglier paraissent parfaitement réelles sur les photographies en noir et blanc, esthétiquement unies à la ville, mais péniblement singulières et isolées de l’environnement qui leur est intrinsèquement étranger et dans lequel elles ont échoué. L’architecture imposante souligne leur petite taille, tandis qu’elles explorent le monde qui les entoure avec un regard étonné vers le haut ou un reniflement du sol. Les sculptures provoquent un sentiment de profonde empathie envers tout être vivant. Mirt n’essaye pas d’anthropomorphiser le sanglier et le renard, pas plus que de les transformer en êtres inconscients. Par de subtils détails dans l’orientation de la tête et des pattes, il insuffle dans les sculptures une identité, une capacité à sentir et à percevoir, ce qui est d’autant plus renforcé par leur placement réfléchi dans la ville. La façon dont Mirt intègre ses sculptures avec l’environnement se rapproche de l’art relationnel. Bien que les sculptures ne soient pas installées dans la ville de manière permanente, n’établissant pas d’interaction continue avec les passants et que leur déplacement dans la ville ait été limité dans le temps, elles ont tout de même représenté, au moins pendant un certain moment, une interaction directe avec la ville et ses habitants. Elles apparaissent beaucoup plus vivantes et captivantes qu’un monument public imposant, voire même qu’un véritable renard ou sanglier, qui passeraient inaperçus, par choix ou par habitude, aux yeux des citadins. La souveraineté de l’existence de l’être créé est soulignée par l’immobilité et le calme des sculptures de Mirt, qui entrent dans le dialogue avec la fluidité inhérente de la ville. Les animaux ne fuient pas, ne fouillent pas, mais contemplent sereinement leur environnement, attestant ainsi de la légitimité de leur être et du fait qu’ils ne sont pas vraiment des intrus. Or, le chemin que nous suivons à travers les photographies révèle que, malgré leur présence non perturbée, les animaux cherchent un lieu auquel ils appartiennent vraiment, portant en eux le poids de la perte de leur milieu d’origine.

 

Dans son livre L'Invention du quotidien, Michel de Certeau a décrit les manières quotidiennes par lesquels les citadins peuvent interférer dans un rythme établi du système, pour y introduire de la créativité et de la résistance dans la monotonie et l’universalité. Les sculptures de Mirt, placées dans l’environnement, peuvent être perçues comme l’une de ces interventions et tactiques créatives, ou comme le résultat de « l’intensification de la stimulation nerveuse » diagnostiqué par Georg Simmel pour la vie urbaine, et que Walter Benjamin a ensuite développée en une théorie de la création de l’art née des « chocs » urbains constants. Tout ce que Marijan Mirt présente par son projet, existe de par lui-même, sans intervention. Mais l’intervention, soit l’accentuation et l’élargissement conceptuel du phénomène, devient un appel à la prise de conscience. Nous réalisons que la perception de l’altérité au sein d’un système établi, en raison de la dissociation de la réalité de l’existence, devient un « choc urbain ». L’altérité est toujours présente, son omission témoigne d’une construction artificielle et imposée de la vie qui est censée donner à chaque étape un sentiment d’ordre et de progrès constant. La ville que l’artiste a choisie comme toile de fond pour son projet est caractérisée précisément par son ouverture, et les présentes photographies nous rappellent ce que cette ouverture doit perpétuellement inclure. En même temps, elles nous rappellent l'importance de rester attentifs et nous invitent à un plus haut degré de questionnement empathique envers ce qui, initialement, pourrait susciter en nous une réaction de rejet ou un désir d'ignorer.

 

Sara Nuša Golob Grabner